Maroc linguistique : chronique d’un désastre annoncé
Ce n’est un secret pour personne : le Maroc est une véritable mosaïque linguistique. D’un côté, on trouve les langues maternelles de la majorité des marocains que sont la darija (arabe marocain) et le berbère ; de l’autre, les langues d’écriture et de l’enseignement, l’arabe standard et le français.Mondialisation oblige, l’anglais est venu s’accoler à cette équation déjà complexe, tandis que l’espagnol continue d’influencer, bien qu’à la marge, certaines régions du Nord.
Partageant des propriétés sociolinguistiques similaires, la darija et le berbère sont toutes les deux considérées comme des langues orales «faibles » dont l’usage social ne dépasse pas le cadre du quotidien et dont les fonctions expressives sont d’abord liées à l’affect et au maternel. Sous l’effet de l’urbanisation croissante, la darija aurait gagné du terrain, acquérant le statut de langue de masse, parlée par 70% à 80% des Marocains, tandis que le berbère ne serait utilisé « que » par 40% de la population.
L’arabe standard et le français, quant à eux, entretiennent un rapport de force différent. Le premier tire avantage de la place prépondérante que lui confère la constitution ; reconnu jusqu’à la récente réforme constitutionnelle comme la seule langue officielle du pays, l’arabe standard a relégué le français – langue de fait et sans légitimité de jure - au rang de seconde langue écrite du pays et de première langue « étrangère ».
Doté d’un caractère religieux, l’arabe standard est utilisé dans les domaines liturgiques et politiques officiels. Il est aussi la langue de l’enseignement fondamental et secondaire dans toutes les écoles publiques marocaines et certaines écoles privées. Le français pour sa part et malgré son handicap constitutionnel reste la langue de référence dans les domaines scientifiques et techniques ainsi que sur une large partie du marché du travail.
Politique d’arabisation
Dans le but de réduire la fracture culturelle et identitaire provoquée, selon ses concepteurs, par le protectorat français, la politique éducative du Maroc au lendemain de l’indépendance a voulu rompre certains liens forts et symboliques avec l’ancienne puissance coloniale.
Avec la proclamation de l’arabe standard comme langue officielle du Royaume et l’avènement de l’école obligatoire en 1963, des réformes visant à arabiser - voire marocaniser - l’enseignement primaire et secondaire sont imposées. Relégué au rang de simple langue étrangère, le français est enseigné depuis dans les deux premiers cycles d’études – primaire et secondaire (collège, lycée) – dans un volume horaire limité.
Son usage cependant est maintenu dans l’enseignement supérieur, notamment scientifique et technique.
Les effets négatifs de cette arabisation brutale vont très vite se faire sentir. L’organisation dualiste du système éducatif génère un malaise parmi la première génération de bacheliers : elle exacerbe les difficultés d’apprentissages des jeunes et crée une situation de confusion linguistique. Le français demeurant de facto la langue du marché du travail, elle conduit par ailleurs à une difficulté d’accès des jeunes aux secteurs dynamiques et prometteurs du marché de l’emploi domestique et international.
L’arabisation hâtive a par ailleurs été largement critiquée du fait qu’au lendemain de l’indépendance, le Maroc manquait d’enseignants arabisants qualifiés. La conversion brutale n’a pas laissé de place à la formation et à l’encadrement d’un corps professoral compétent, ni à l’élaboration de matériels pédagogiques en arabe. La conjonction de ces deux phénomènes a laissé place à des enseignants dans un état d’ « insécurité » linguistique et à des élèves mal formés.
La place élargie accordée à l’apprentissage de l’arabe standard et la mise au rebut du français vont logiquement conduire le système éducatif marocain à une situation d’échec.
En s’arrêtant aux portes des universités où le français règne en maître, l’arabisation a créé une véritable coupure linguistique. Les chances des élèves de maitriser le français à l’issu du parcours éducatif initial sont plus que réduites du fait des faibles volumes horaires dédiés. Pour eux, l’étude des domaines clefs pour le développement et la promotion de la société marocaine tels que les sciences, l’ingénierie, ou la médecine, devient un parcours du combattant. Sans bases linguistiques et communicationnelles solides en français, les étudiants font face à de réelles difficultés de compréhension et échouent à suivre les étapes logiques du cycle de l’apprentissage : conceptualisation, assimilation et restitution.
Pour le Pr. Ahmad Hamdaoui, professeur à la Faculté des Sciences Semlalia de l’Université Cadi Ayyad à Marrakech, le problème linguistique à l’université est inextricable ; incapables de se faire comprendre de leurs étudiants en français, les professeurs en sont réduits à utiliser la darija, alors que cette dernière ne possède pas un lexique adapté pour traduire certains concepts scientifiques spécifiques. Avant même d’atteindre le cerveau de l’étudiant, ils doivent ainsi gérer une déperdition importante d’information et de savoir.
Pour pallier à cet écueil, les professeurs s’efforcent de dispenser leurs cours par un sabir de français et de darija en fonction de la disponibilité des termes. Un processus d’enseignement entrainant inévitablement raccourcis et simplifications. Par effet de domino, cette état de fait implique une simplification des examens et entraine donc une baisse supplémentaire du niveau.
Cette course des professeurs à la compréhension par leurs élèves s’est soldée trop souvent par la suppression pure et simple des examens oraux et des exercices de synthèse, remplacés par des examens sous format de QCM (question à choix multiples). Par ailleurs, souligne le Pr. Hamdaoui, certains professeurs ne s’acharnent plus aujourd’hui à corriger la grammaire et la qualité de la langue mais se contentent uniquement de vérifier la validité des réponses. Pour lui, le plus triste est que ce n’est pas la motivation des étudiants qui fait défaut, mais bien leur incapacité à comprendre les concepts ; le résultat de lacunes accumulées au cours des cycles primaire et secondaire.
Ces lacunes, les diverses commissions chargées d’évaluer les difficultés linguistiques des étudiants dans les enseignements scientifiques et techniques dispensés en français les ont identifiées depuis longtemps ; sans jamais y avoir apporté de solution.
Effectué dans la précipitation, le processus d’arabisation n’a pas été soutenu par une politique éducative anticipative. Et fait tomber le Maroc dans ce que beaucoup d’experts décrivent comme une schizophrénie : un enfant dont la langue maternelle est la darija ou le berbère intègre un système primaire dispensé en arabe standard qu’il doit apprendre au même titre qu’une langue étrangère.
Cette situation est d’autant plus aberrante chez les enfants dont la langue maternelle est le berbère et qui ne parlent pas - ou très peu - l’arabe au moment où ils intègrent l’école primaire. Ce même enfant sera par la suite amené à poursuivre ses études dans un système universitaire en français (domaines scientifiques) ou en arabe standard (domaines littéraires) pour finalement terminer son parcours sur un marché du travail largement dominé par le français. Loin de développer un bilinguisme ou un multilinguisme, le jeune marocain se retrouve la plupart du temps perturbé par ces changements radicaux de langue à chaque niveau d’étude auxquels il doit sans cesse s’adapter.
Ce n’est pas pour rien si l’on a assisté ces dernières années à une forte désaffection de l’enseignement arabisé ; dans le même temps, l’enseignement privé et les missions étrangères ont vu leur attrait progresser de façon spectaculaire. Le facteur linguistique n’est évidemment pas le seul en jeu : mais beaucoup de parents craignent que leurs enfants ne maitrisent aucune langue au terme de leurs études secondaires. Car le plus grand drame de l’arabisation est qu’elle a non seulement produit de mauvais francisant, mais hélas également de mauvais arabisants.
Par Soraya Oulad Benchiba, chargée d'études au sein de l'Institut Amadeus
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