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Entretien avec Fouad Laroui

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Entretien avec M. Fouad Laroui, economiste et Ă©crivain, auteur de  « Le drame linguistique marocain Â», coĂ©dition Zellige / Le Fennec, 2011.

« Si la Darija devenait la langue d’enseignement, de culture, de communication officielle au Maroc, elle deviendrait ipso facto celle du marchĂ© du travail»

Écrivain marocain et économiste vivant à Amsterdam, où il enseigne successivement l’économétrie, l’anglais, les sciences de l’environnement et la littérature francophone depuis 1989. Il est l’auteur de plusieurs œuvres, notamment Tu n’as rien compris à Hassan II (Juliard, 2004), Méfiez-vous des parachutistes (Juliard, 1999), De quel amour blessé (Juliard, 1998). Fouad Laroui est également chroniqueur litteraire à Jeune Afrique, Economia et la radio Medi 1.

 

Dans quelle mesure peut-on affirmer que les grands maux que rencontre l’enseignement au Maroc sont, en partie, causĂ©s par (a diversitĂ© des langues enseignĂ©es depuis la petite enfance ?

C’est tellement évident qu’il faudrait être stupide ou de mauvais foi pour prétendre le contraire.

Vous prĂ©conisez l’établissement de la darija comme langue d’enseignement, langue maternelle de la plupart des marocains, mais qu’en est-il du Berbère ? Ne pensez-vous pas que les Berbères rĂ©clameront la mĂŞme chose ? Et quelle sera la place de l’arabe classique ? Surtout quelle viabilitĂ© au-delĂ  c'est-Ă -dire au niveau du supĂ©rieur ?

Tout d’abord, je ne préconise rien du tout. Mon essai, Le drame linguistique marocain, a une portée scientifique. Ce n’est pas un pamphlet. J’ai quand même consacré trois ans de travail à cet ouvrage, alors qu’un pamphlet peut s’écrire en une après-midi…

Malheureusement, il sera lu par certains comme un pamphlet. C’est dommage. Donc, pour en revenir à votre question, je ne préconise rien mais je donne en conclusion quelques options pour l’avenir, en comptant sur l’intelligence du lecteur pour qu’il se fasse lui-même une idée sur leur intérêt et leur aspect pratique. L’une de ces options, effectivement, consiste à faire de la darija la langue d’enseignement, du primaire au supérieur, et aussi la langue de communication du pays (radio, télé, etc.) Si certains Marocains veulent en faire autant du berbère, eh bien, c’est leur droit, qu’ils écrivent et décrivent leur projet et qu’ils le défendent par la voie démocratique, c’est-à-dire par le biais d’un programme politique sanctionné par des élections, générales ou locales.

Il est possible que dans certaines rĂ©gions, les deux langues devront coexister, dans une sorte d’émulation positive. Vous me demandez qu’elle sera la place de l’arabe classique dans cette option ? Eh bien, elle devrait ĂŞtre enseignĂ©e en tant que telle, en tant que langue. Son lexique constitue un rĂ©servoir essentiel pour enrichir la darija, comme c’est dĂ©jĂ  le cas depuis toujours. Enfin, pour ce qui est du supĂ©rieur, j’ai dĂ©jĂ  vu des dizaines de cours supĂ©rieurs, en maths ou en mĂ©decine par exemple, qui Ă©taient en pratique donnĂ© en darija. Je les ai vus, de mes yeux vus, Ă  la tĂ©lĂ©vision marocaine, en 2010, en 2011… Autrement dit, on semble considĂ©rer comme impossible ce qui se fait dĂ©jĂ , tous les jours… Ce qui prouve que la question linguistique rend fada presque tout le monde.

Dans le cas oĂą la darija deviendrait la langue d’enseignement (enseignement primaire et secondaire), quelle place accorder au français, langue du marchĂ© du travail ?

Vous prenez le problème à l’envers. C’est justement parce que Maroc est en pleine schizophrénie linguistique que le français est encore la langue du marché du travail. Si la darija devenait la langue d’enseignement, de culture, de communication officielle au Maroc, elle deviendrait ipso facto celle du marché du travail. Cela prendra une bonne décennie mais ce serait la conséquence logique de cet immense bouleversement.

Peut-on imaginer un système bilingue Ă  la libanaise qui institutionnaliserait  dès l’enseignement primaire et jusqu’à l’universitĂ© le français aux cĂ´tĂ©s de la langue maternelle (darija ou berbère, cela dĂ©pend des cas) Ă  l’image de la Belgique (flamand, français)

Je connais bien la Belgique, j’y ai mĂŞme vĂ©cu et travaillĂ©. En fait, elle est bien moins bilingue qu’on ne le croit… Mais je rĂ©pète qu’il ne s’agit pas d’institutionnaliser le français ou l’anglais Ă  cĂ´tĂ© de la darija, mais de sortir du problème grâce Ă  la darija. Cela posĂ©, une fois la darija bien ancrĂ©e dans le système scolaire et universitaire, pourquoi ne pas imaginer Ă  ses cĂ´tĂ©s, une langue Ă©trangère (le français, par exemple) dès le primaire ? Ça ne peut pas faire de mal dans un monde de plus en plus « globalisĂ© Â»â€¦

Dans quelle mesure estimez-vous que la langue est un obstacle Ă  la cohĂ©sion sociale au Maroc (peuple arabophone / Ă©lites franco voire anglophones) ?

C’est l’un des points que je dĂ©veloppe dans mon livre. Ce n’est pas pour rien qu’il y a le mot « drame Â» dans le titre…

 

Propos recueillis par Soraya Oulad Benchiba, Chargée d'études Economie et Developpement au sein de l'Institut Amadeus

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